Je me berce régulièrement alors que je perds le contrôle de mes larmes. Et je réalise le drame en regardant finalement ma Dame. Son regard dévasté, sa douleur, son impuissance. Elle a tenté de faire la forte, la toute puissante, usant son autorité pour garder le contrôle. Utilisant ses moindres forces pour en avoir pour deux. Je me lance dans ses bras en continuant de me bercer. Les minutes ont pu passer. C’était peut-être aussi des heures. Quand je me relève finalement je dois certainement avoir un air étrange. À un pas de la folie, à deux de la démence…Collée au désespoir…voulant mourir, devenir ange.
- Je veux avoir mal, dis-je enfin en suppliant ma Dame du regard.
Je ne veux pas voir ma famille, je ne veux pas parler, je ne veux pas contacter un ami. Je veux souffrir. Fortement, totalement, jusqu’à croire en perdre la tête. Ma requête n’a rien d’une simple demande, je la supplie avec le désespoir de ma misère, avec toutes mes énergies restantes.
- Non hanna, soupire-t-elle. Je ne te laisserai pas anesthésier ta douleur. Quand tu m’auras parlé, quand tu auras exprimé ce que tu ressens, quand je saurai que tu ne retiens pas tout à l’intérieur, tout contre toi, alors je vais songer à t’aider à gérer ta douleur. Mais tu ne peux pas fuir, hanna. Pas cette fois. Je ne te laisserai pas fuir!
Il y a une conviction profonde dans ses paroles et je ne peux faire autrement que paniquer. Je reprends mes gestes répétitifs en me berçant lentement, fredonnant un air que ma mère chantait. Je lui en veux atrocement. Elle ne comprend pas, elle ne peut pas comprendre, le monde entier n’y saisit rien. Je refuse vivement ses bras qui veulent me prendre doucement, bien trop doucement, je refuse l’amour et le confort, je veux qu’on s’en prenne à moi avec la même force que le destin s’en est pris à ma vie.
Elle soupire doucement et elle demeure à mes côtés. Je n’en peux plus de cette pression. Je n’en peux plus, le mal me tue et c’est d’un mouvement naturel que j’approche mon bras de ma bouche pour me mordre. Mes dents lacèrent ma peau fortement. Des morsures qui s’enlignent, des morsures qui signent peu à peu l’arrêt de mes larmes.
- hanna-mey, non! Comment oses-tu te faire mal devant moi? Comment oses-tu le faire tout simplement? S’il faut que je t’attache je vais le faire! Tu ne fuiras pas petite soumise, pas cette fois!
Mes mains collées contre le sol, retenues par les siennes, je sens mes émotions prêtes à rejaillir. Je ne me suis pas suffisamment blessée et quand j’y pense…pour vraiment me soulager ne me reste-t-il qu’à me tuer?
- Toute ta vie tu as affronté les drames en fuyant! L’alcoolisme de ton père, sa violence, celle des hommes par la suite, les agressions, les menaces…Pas cette fois! Crois-moi tu vas faire face. Je ne te laisserai pas t’enfuir!
Sa dureté. Son assurance. Sa constance. Comme des bouées dans mes tourbillons. Le monde peut bien être de travers, elle demeure la même.
- Maman, fais-je dans un murmure accroché à l’horreur…
- Je sais, hanna, je sais, me dit-elle en me prenant contre elle.
J’ai envie de souffrir, j’ai envie qu’on abuse mon corps pour en laisser que la forme odieuse. Pourtant mes envies ne pourraient pas être plus vaines. Sa douceur brûle ma peau, mais je tente de me laisser aller. Entre mes tremblements je sens naître mes sanglots. Ma Maîtresse sait, tout autant que moi, que je ne pourrai pas exprimer l’entièreté de ma détresse, mais elle désire que j’affronte le mal à mains nues. La douleur explose sous la force des émotions et je demeure dans ses bras à pleurer en silence. Je voudrais hurler, croyez-moi, mais je suis impuissante, je suis l’otage de mon âme en souffrance.
J’ai dû m’endormir dans ses bras, car lorsque j’ouvre l’œil je suis à même le sol aux côtés de ma Maîtresse. Elle n’a pas quitté mon chevet, elle a dormi près de moi, sur l’inconfortable plancher. Ce constat me perturbe à peine car bien rapidement je me remémore ce que la nuit a fait naître. Malika s’est réveillée et avant même de la saluer je me surprends à gémir.
- Je veux avoir mal, Maîtresse, je vous en prie…
Son soupire en dit long. Un découragement auquel se mêlent la compréhension et l’impuissance.
- Va revêtir un caleçon et un gilet, hanna. Reviens me voir après
Je me précipite dans la chambre, empressée de me retrouver sous la force de ses mains, impatiente de sentir ma douloureuse tête se vider, impatiente d’être libérée. J’enfile un caleçon et un gilet noirs et je retourne vers elle. Je ressens déjà l’accalmie imminente, le soulagement, la libération.
- Safe, sane and consensual, hanna. Nous n’avons aucun des trois car je n’approuve pas ta requête.
J’ai envie d’argumenter, mais je n’ai pas la force, trop d’énergie s’use à survivre encore.
- Prends ce riz, hanna et mets-le sur la céramique devant le miroir de l’entrée.
Je m’exécute rapidement. Je suis prête à tout, pourvu qu’elle me frappe et me laisse en morceaux, hurlant mes déboires, pourvu qu’elle me permette d’extérioriser ce qui me ronge.
- Agenouille-toi sur le riz maintenant et regarde-toi dans la glace. Si je te vois baisser le regard ou fermer les yeux tu cesseras la séance sur le champ. Tu vas regarder ton mal en face, tu vas en connaître toutes ses formes. Ce sera ta seule chance d’avoir mal pour aujourd’hui. Profites-en bien.
Elle tire une chaise à quelques pas derrière moi et elle s’y installe alors que je me laisse tomber lentement sur mes genoux. Mon visage je le vois à peine. Je tente de regarder au-delà, je tente d’échapper à ce que signifie être moi.
- Ce sera ton seul avertissement, hanna-mey! Tu te regardes adéquatement!
La berner n’est jamais une option réalisable ou même souhaitable. Alors je regarde ma forme qui se concrétise peu à peu. Un regard affolé que les larmes ont ravagé. Un teint cireux, presque délavé. Une expression d’une intensité que je ne me suis jamais vue.
Je résiste avec force à l’envie de regarder par-dessus mon épaule, pour trouver réconfort dans les yeux de Malika, je résiste en tremblant presque. Voir mon visage impassible, ce reflet de l’immobilisme émotionnel qui me retient depuis des années sous des kilomètres de glace. Tout aurait été si simple si elle s’était contentée de me torturer, de me faire gémir, de me pousser à bout. J’aurais éclaté en sanglots rapidement et j’aurais hurlé mes années de déboires. Mais au lieu de cela je suis condamnée à me dévisager la honte, à n’être que moi devant cette glace, moi avec tout le poids de ce que cela implique. Mes genoux sont rapidement endoloris par le riz qui y pénètre, mais je ne pourrais pas en être davantage indifférente.
- Pourquoi, Maîtresse?
- hanna…je sais ce que tu désires. Mais je ne vais pas te l’offrir. Tu vas affronter ta douleur, je t’ai déjà promis cela. Tu ne seras pas seule, je t’accompagnerai, mais tu le feras. Tout au long du prochain mois, je prendrai congé et je resterai à tes côtés. Quand tu ressentiras le besoin d’avoir mal, tu viendras à moi avec le plat de riz et nous nous dirigerons exactement où tu te trouves actuellement. Tu prendras place sur le sol et tu combattras ce qui te torture. Je ne vais pas être l’outil de ta fuite. Éventuellement, après quelques semaines, je quitterai la maison pour quelques courtes réunions que je n’ai pas pu reporter. À ce moment tu resteras seule avec toi-même et tu devras gérer tes crises. Si l’envie de te faire mal te prenait pendant mon absence tu aurais à attendre mon retour et je t’accompagnerais dans ta démarche. Si tu sens incapable d’affronter une crise avant mon départ tu me demanderas de t’attacher.
Je respire difficilement, ses paroles oppressent mon âme d’une manière obscène. Je me sens à deux pas de faire naufrage, je me sens seule au monde, je me sens désœuvrée. Et je dois me concentrer fortement pour conserver mon regard ancré dans ce reflet qui se décompose.
- Si après ce mois je constate que tu n’es pas prête à reprendre sainement à jouer, hanna, je vais suspendre cette partie de notre relation. Lorsque nous jouerons à nouveau, je t’assure que ce sera par plaisir et non par besoin. Maintenant je vais me taire et tu vas en faire de même. Tu vas te concentrer sur ce que tu ressens et faire face.
Je me regarde désespérément tenter de comprendre cette horreur que j’ai entendue. Passer au travers? Faire face? Faire un deuil? Je ne pourrai jamais. Je suis faible, je suis sotte, je suis hanna…l’a-t-elle oublié?
Il se passe d’innombrables minutes où le silence pèse fortement. Des minutes où je laisse ma tête me hurler toute la laideur de mon tracé.
Un flash cruel, un corps, du sang, un tendre berceau, ma mère mourante. Un homme qui tue, un homme qui frappe, qui pousse, qui hurle. Un inconnu, forçant mon antre, brouillant ma chaire, me faisant viande. Un amoureux, tuant l’amour, brisant un cœur pourtant en miette. Le sang, la mort. La honte, mon sort. Je désespère, je veux souffrir et pourtant je me regarde demeurer en place. Une larme scintille dans mon œil gauche, une larme qui ouvre le passage aux autres. Affronter ma douleur, ma détresse, mon chagrin, l’affronter à mains nues, combattre sans fin.
Je m’épuise sur le sol à déverser mes souvenirs. Comme une cassure dans mon âme, la perte de tout contrôle, l’avalanche de mes larmes. Je ne retiens plus rien, je ne peux plus le faire. De nombreuses minutes oui, qui ont formé des heures, à pleurer en silence, à tant mouiller le sol que les grains de riz de détrempent et rendent le sol visqueux.
La douleur, en apogée, celle de mon cœur étrangement dépassant celle de mon corps. Je ne me vois même plus dans le miroir, mes larmes me confinant à l’ombre. Et je m’effondre sur le sol en hurlant à m’en rompre la voix. Je ne sens même pas ma Maîtresse me rejoindre, je ne sens même pas sa main sur mon épaule. Je confronte une armée de souvenirs cruels et j’accepte, pour la première fois de n’y pouvoir rien. Une petite fille, minuscule, un enfant maltraité, une femme sanglotant sur un sol glacé.
Après que les cris et les pleurs se soient murés au silence, je recouvre mon air vague, comme vidée, comme en transe.
Ma Maîtresse m’embrasse délicatement le front en murmurant près de moi :
- Je suis fière de toi, ma petite hanna. Si fière de toi.
Je ne réagis point, épuisée au-delà de toute conception. Et je ne peux quitter mon regard que me retourne toujours le miroir. Et je peux jurer que dans ce regard, on ne fera plus jamais miroiter la mort.
Moi, hanna, je serai une combattante.
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Chose certaine, je n'irai pas cueillir la fleur au fond des bois.